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Chapitre IV: La route.

Exhalant des volutes de fumée de cigarette dans l’obscurité totale, Irina accueillait un nouveau jour à la gare, brûlée par le gel, mais pour une fois ce n'était pas pour le travail. Se balançant d’un pied sur l’autre dans ses chaussures beaucoup trop fines pour l'hiver, elle observait une silhouette ronde qui poussait le chariot le long du quai désert. « Quel spectacle ridicule, vraiment… Au moins, celle-ci ne braille pas de bon matin. »
Elle jeta son mégot par terre, l’écrasa sous sa botte, saisit son sac de sport usé et se dirigea vers le train.

« Babania, elle va vraiment venir ? »
« Et comment veux-tu que je le sache ? Elle ne téléphone pas, ou une fois sur deux. Elle a promis aujourd’hui, mais ne te fais pas trop d’illusions. Sait-on jamais. »

Antonina Antipovna faisait tout son possible pour passer une journée ordinaire, mais tenir la fillette en bride était une tâche ardue : Polina était distraite, ramassait les doryphores sans entrain, refusait de manger et sautillait dans toute la maison, chuchotant à ses poupées qu’elles partaient pour Moscou. La vieille femme était rongée par la peur de voir les espoirs de l’enfant s’effondrer, et cette tendresse de l'âme suscitait en elle de l’irritation, voire une certaine colère. Antonina Antipovna avait du mal à admettre que sa fille lui manquait, et que elle-même redoutait le vide que laisserait le départ de sa petite-fille agitée et infatigable, un vide qui risquait de briser définitivement son cœur de vieille femme déjà tant éprouvé. Elle se montrait davantage plus sévère et taciturne avec tout le monde à la maison.
Le grondement d’un vieux car de ligne déchira le silence du soir qui tombait. Antonina Antipovna nota amèrement qu’il s’agissait du dernier trajet, et que si sa fille n’apparaissait pas au seuil, elle devrait consoler un enfant inconsolable. Elle marmonna quelque chose d’inconvenant sous son souffle et, incapable de supporter la tension, sortit sur le porche.

Les freins du car poussèrent un bruit strident lorsqu'il s'arrêta devant le portail.
« Maman ! Babania, c’est maman qui arrive, hein ? » Polina, essoufflée, sautait déjà près de la clôture. Antonina Antipovna, incapable de se resaisir, fixait la palissade en silence. Le car grogna et repartit. Dans le silence qui s’installa, un coup retentit enfin.
« Alors, quoi, vous n’attendez pas les invités ? »
« Ah, la voilà la peste. » La femme s’avança d’un pas lourd pour ouvrir le portail. Irina apparut à l’entrée. Elle portait une terrible veste verte, les cheveux dépassaient d’un bonnet rouge, les yeux brillaient de fatigue.
Polina se précipita dans les bras de sa mère. Irina s’agenouilla et serra sa fille fort contre elle. Ses doigts tremblants s’enfoncèrent dans le dos de Polina. Elle sentait la cigarette et une autre odeur aigre indistinguible. Polina voulait demander pourquoi Maman était absente si longtemps, mais elle retint ses mots, craignant de l'agacer.
« Alors, t'es venue chercher ta fille enfin? Tout le monde commençait à t’oublier. T'as faim ? »
Irina secoua la tête, sans lâcher l’étreinte de sa fille.
« Et quoi, tu l’emmènes à Moscou ? Kravets travaille là-bas au moins ? ou il erre toujours comme une âme en peine? »
« Maman, c’est mieux pour tout le monde comme ça. Merci infiniment pour votre aide. »
« Quelle aide ? C’est normal, c'est rien. » La femme peinait à retenir ses larmes. « J’ai préparé un paquet pour vous, tu le prendras ? »
La grand-mère désigna un gros baluchon sur le perron.
« Je le prends. Je vous suis très reconnaissante, maman. » Irina la serra dans ses bras. « Vraiment. Tout ira bien. »
Antonina Antipovna éclata en sanglots dans l'entreinte de sa fille.

Le train de nuit avançait par à-coups. Le wagon sentait les vêtements mouillés et le poulet frit. Polina, ensommeillée, était assise près de la fenêtre à côté de Maman et lui tenant la main, terrifiée à l’idée que tout ceci ne soit qu’un rêve et qu’elle se réveillerait inévitablement chez l’une de ses babouchkas. Derrière la vitre embuée, les champs sombres défilaient de plus en plus vite, et les lanternes des gares désertes éclairaient brièvement la cabine exiguë du wagon platzkart. Irina posa le sac avec les papiers de ses genoux sur la couchette et se leva.

« Chaton, je vais chercher du thé chez la contrôleuse, » dit-elle. « Reste ici, ne bouge pas, et garde un œil sur nos affaires. »

Polina hocha la tête et prit le sac. Outre les billets, le passeport de sa mère, quelques papiers et pièces de monnaie, il y avait une petite photo usée à l’intérieur. Un homme barbu et souriant regardait l’objectif — Papa Kravets. Polina observa le visage bienveillant de son père, essayant de comprendre pourquoi babouchka Tonya parlait si mal de lui, mais il était difficile d’imaginer cet homme rayonnant aux yeux doux faire du mal à Maman. Et si elle gardait sa photo dans son sac, cela ne signifiait-il pas qu’ils s’aimaient et que tout s’était arrangé ?

Irina revint avec des verres de thé qui cliquetaient dans leurs soucoupes metalliques. En voyant la photo dans les mains de sa fille, elle posa brusquement le thé sur la table et tendit la main vers le sac.
« Tu fouilles déjà ? Allez, donne que je le range sinon on va perdre quelque chose, » dit-elle d’un ton sec.
« C’est la photo de Papa ? » demanda Polina doucement.
Irina se figea, puis se détourna.
« C’est lui. Allons dormir, demain est une journée compliquée. »
Un homme au visage usé, assis sur la couchette en face, ouvrit une canette de bière et en but une grande gorgée. Le train bringuebala, secouant le wagon si fort qu’un sac tomba de l’étagère supérieure sur l’homme, renversant la bière sur ses genoux. Il jura à mi-voix. L'odeur de la bière se répandit dans le compartiment. Polina, blottie sur les genoux de sa mère, pensait à son Papa barbu et à leur dernière rencontre dans un appartement très brun aux murs doux, où tout semblait comme tricoté. Peu importe combien elle essayait, elle ne parvenait pas à se rappeler son visage ou sa voix. Les souvenirs étaient flous, comme vus à travers une caméra mal réglée. Mais elle se souvenait qu’il lui avait offert un ours en peluche, qu’il lui avait égratigné toutes les joues avec sa barbe, puis qu’il était parti dans le salon, d’où s’échappaient des rubans de fumée de cigarette et des éclats de disputes. Polina avait joué avec l’ours, et, incapable de comprendre les bribes de conversations adultes, avait fini par s’endormir dans la pénombre tricotée. À l’époque, comme maintenant, elles partaient dans la nuit : Irina en larmes, Polina endormie dans ses bras. Maman la serrait fort dans le taxi, murmurant le Notre Père, pleurant et embrassant ses cheveux. Dans la chaleur de son étreinte, qui sentait la verveine et la cigarette, sous le chuchotement rythmé et désespéré, les yeux de Polina aussi se remplissaient de larmes. Tout devenait eau, se déversant dans une rivière de chagrin sans fin, la rivière devenait une mer, la mer un océan, où les vagues les portaient vers une tempête menaçante. Polina et sa maman, seules contre le monde, comme la tsarine de Pushkin et son enfant, enfermées dans un tonneau par les méchantes cuisinières du palais. Les mots étranges et magiques que sa mère murmurait dans ses cheveux, et le chagrin immense des larmes enfantines emmenait le sommeil lourd et profond. C’était son seul refuge face à un monde qui s’effondrait. Ces larmes avaient éteint tout désir de revoir son père, mais maintenant, elle était curieuse : comment s’étaient-ils installés à Moscou, et sa mère lui « torchait-elle vraiment le cul », comme le prétendait babouchka Tonya?

Le matin à Moscou était humide et gris. La gare bourdonnait, des gens incolores se pressaient vers la sortie du métro. Irina guidait sa fille par la main à travers le chaos, ses doigts serrant fort le petit poignet. Elles avançaient dans un flot de vestes grises, à travers la neige sale qui puait le mazout. Dans la foule, la fillette n’arrivait même pas à voir le métro correctement ; elle se cramponnait à sa mère, terrifiée à l’idée de lui échapper et d’être écrasée par la masse. Heureusement, quelqu’un céda une place à Irina, et Polina s’endormit à nouveau dans ses bras. Elle ne se souvenait pas comment elle s’était retrouvée dans une petite pièce avec un matelas humide, une table ornée d’une tasse fêlée et une ampoule nue sans abat-jour.
« Nous voilà chez nous, ma chérie. Ce n’est pas un palais royal, bien sûr, mais Dieu merci, nous n’y resterons pas longtemps. »
« Papa va venir ? »
« Papa viendra. Sans faute. » Maman lâcha le sac par terre et s’allongea sur le matelas. « Tu as faim ? »
« Non. »
La vue de sa petite fille recroquevillée sur le matelas transperça le cœur d’Irina. Elle serra la fillette dans ses bras et la pressa contre elle. « Nous n’y resterons pas longtemps », murmura Irina en silence, sombrant dans le sommeil.
La journée était grise, inutile, une de celles qui auraient pu ne pas exister. Mais dans la petite pièce vide avec le matelas, un soleil éclatant brillait. Polina et sa maman lisaient ensemble des livres, Polina lui racontant ses recherches d'un mari, comment ses amies l’avaient dupée, et comment le chat du voisin s’était battu avec l’oie de babouchka — toutes ces choses incroyablement importantes que sa mère avait malheureusement manquées.

Cette nuit-là, Polina se réveilla au son d’un froissement. Maman était assise près de la fenêtre, et la lumière terne d’un lampadaire jaune se reflétait sur les larmes qui coulaient sur son visage. Elle tenait la photo usée du sac. Paralysée par la peur, Polina essayait de ne pas bouger, respirant aussi doucement que possible, faisant semblant de dormir.

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