mots.
collaborations//Charles Auguste
fleurs noires

J'y suis allée de mon plein gré
Le moment venu.
Entrant sans invitation dans la caverne hantée de la bête,
tu n'es plus une proie.
Les hommes sourient toujours si bêtement
avant de me deshabiller
Comme si on leur tirait des ficelles aux coins de la bouche.
C'était un matin de printemps
La rosée toxique s'évaporait doucement des fleurs noires
sous la chaleur encore timide du soleil
et empoisonnait l'air,
le rendait épais, mortifère.
Il me brûlait,
J'avais envie de m'enlever la peau.
Sa petite chambre lumineuse
dans toute sa splendide misère
sentait déjà le café frais et la fumée froide.
Je déteste l'odeur des cigarettes
Qui s'introduit comme un voleur dans les narines au matin.
Ils fument tous à la fenêtre ouverte le matin
Nus, avec leur tasse de café.
Et je me retiens à l'idée de les pousser par cette fenêtre;
mais non.
La vie et les addictions
sont des tueurs bien plus sophistiqués que moi.
Autrement, je pourrais juste blottir ma peau chaude
Contre ce dos vulnérable, crédule
et pouf -
il ne restera que des filets de fumée dans l'air poussiéreux;
mais non.
Quand je suis arrivée, il était déjà habillé.
La fenêtre fermée.
Trop tard.
Déshabille-moi.
Quel geste ridicule.
Les gens n’ont jamais inventé de vêtements qu’ils pourraient enlever avec la grâce du machaon se présentant au monde pour la première fois ?
Il sautillait en équilibre sur un pied, baissant son pantalon.
Il s'est pris le mur dans la figure, en ôtant son T-shirt.
Quel triste cirque.
Je ne porte que ce qui glisse du corps tout seul, au petit geste de la fermeture.
Il souriait et tremblait de toute sa peau rose laiteuse, s’acharnant sur le bouton de ma robe.
Quel triste cirque.
Mon corps était déjà empoisonné par la rosée des fleurs noires.
Je n'avais jamais eu d'homme en moi.
C'est drôle comme ça les affecte.
J'avais peur qu'il ne recule.
Mais non, il s'est assis sur le bord du canapé, haletant comme un poisson.
Ses derniers moments.
Le venin des fleurs noires l’aura dès qu'il s ’introduira dans mon corps.
Comme l'encre d'une pieuvre il pénétrera son système sanguin avec un million de fils noirs.
Un shibari mortel.
Il se balançait dans un mouvement grotesque au-dessus de moi.
Une petite flaque blanche s’est écoulée de son corps contaminé sur mon estomac.
Il a expiré et s'est excusé.
Il n'y avait pas d'eau dans sa tanière.
J’effaçais ses traces de mon corps avec l'eau tiède de la bouilloire.
C'est con.
Mais on ne se reverra plus jamais, my love.
Les fleurs noires ne laissent aucune chance.
Il te reste peut-être juste le temps de fumer cette cigarette que tu viens d’allumer.
Tu sais ce que j'ai fait avec mon premier amant ?
Je l'ai jeté dans un ravin.
C’était une bûche de bouleau. Je l’embrassait pendant l’été entier.
Et puis je l'ai jeté dans le ravin.
Il ne disait rien.
Il était enfin beau dans sa sérénité funèbre.
Son visage solennel et triste, dépourvu d’expression, laissait apparaître la grâce des traits.
La cigarette se consommait dans une main atone.
Bien bonjour, my love.
Voilà ton vrai visage.
Quel dommage que je doive aller en cours.
Cette tache collante sur mon estomac est ta dernière réincarnation.
tu es si beau
je me réveille dans ta chambre blanche immaculée
baignée de soleil
et la première chose que je vois
c'est le carré bleu du velux au-dessus de ma tête
où de temps en temps défilent vaillamment
des nuages paresseux
semble-t-il
qu'il n'y ait pas de terre au-dessous de nous
et que tout cet espace plane
dans un infini serein de bleu
et t’y es si beau
ton bras échappe de la couverture
naïf
immobile
démuni de volonté
comme une marionnette
il est couronné
par la rondeur parfaite de l’épaule
déjà légèrement bronzée
qui suit la fine ligne du cou
vers cette nuque tondue et si vulnérable
tu es si beau
ta peau brille d'un or olivâtre du soleil de mai
j'ai douloureusement envie d’y blottir mes lèvres
tout mon être
y blottir
boire son merveilleux parfum matinal
me fondre dans sa volupté
te réveiller avec mon désir
te rendre aussi fou que je le suis maintenant
quand j’admire tes traits
aussi douloureusement parfaits
mais tu dors
cela ne t’intéresse pas
cela ne t’intéresse jamais
alors je reste immobile
allongée
là
je regarde les nuages dans le carré bleu
broken raspberries pt I

expos//Alisa Safina
La nuit s’invite dans l'appartement à travers le trou noir de la fenêtre.
À l’entrée, je contemple mon reflet dans le miroir.
Écrasante et impudique, la lumière artificielle colle chaque détail au regard
Le rend douloureusement tangible.
Un pas vers le miroir.
Un pas en arrière.
Qui est-ce en robe à fleurs bleues qui me scrute de l’autre côté ?
Cette robe est ma préférée
Un morceau de ciel où je m’enveloppe
En la portant, je me sens spéciale.
Deux petites tresses.
Soignées.
Adorables.
Je les aime beaucoup, mais cela ne suffit pas…
Maman ! Maman, pourquoi ai-je des oreilles si ordinaires ?
Comme je serais heureuse si elles étaient comme ça, grandes et décollées !

Et si je pense fort "je t'aime" à côté d'elle, le sentira-t-elle ?
J'ai quatorze ans et je l'aime tellement !
Les mots se noient dans la tendresse et le trouble.
Je ne peux pas, c'est dur, je ne peux pas !
Je la regarde et je ne peux pas m’en empêcher. Comment l'avoir ?
l’imprimer sous ma peau ? l’absorber avec mes yeux ?
Je garderai en moi les lignes délicates de ton visage.
Enfant, je n’avais pas de robe de chambre.
Ma mère non plus.
Et je n’avais pas de père non plus.
Quand, chez un ami, je voyais un papa
paraître dans une robe de chambre douce et belle,
mon cœur battait trop fort —
et se dissolvait dans le bonheur d’un autre.
Toutes les maisons ne connaissent pas ces habits-là.
Alors je rêve —
d’une maison où chacun va et vient,
libre et vêtu de mollesse,
dans sa robe de chambre.
Ce luxe.
Moi, je suis coincé —
avec ma mère
et mes rêves.
Et ce corps étrange,
indocile.
Je ne sais pas encore
si je grandirai homme
ou femme.
Dois-je choisir ?
Il me faut du temps encore —
me cacher du vacarme !
Alors j’enfile ma robe de chambre.
Elle me protège des regards trop curieux.
Elle ne me demande rien.
Je me sens au chaud.
.... dans ce mouvement
les portraits restent sur le dos de ces personnes
ils se dissolvent dans la foule
partent ailleurs
et toi sur ton ailleurs
l'ironie de tout ça
c’est qu’ils ont ces portraits sur le dos
car pour les voir il faut se mettre à nu
pour rester seul avec soi- même
seul l'air entre la peau et la nudité du tissu ...
à travers l’étendue des petits doigts jusqu’au front
sur votre intime
mon intime
j’imprime
"Eoliennes"//Maël Le Gall

Qu’est que tu regardes ?
Tu pensais qu'on ne te remarquerait pas ?
Ni moi, ni cette forêt ?
Notre conversation silencieuse ne cesse au moins depuis ma naissance, mais elle a surement commencé avant.
Ici tout vibre, tout respire, fusionne, s'étend.
Tout vit.
Tout brûle, pourrit, change.
Et ton apnée au beau milieu de cela est plus forte et angoissante que les cris d'une chouette-hulotte affamée.
C'est une chose étrange... tu es là, parmi nous. On ne peut pas t'approcher.
Étrange n'est-ce pas ?
Je sais, ne dis rien, tu ne l'as pas choisi.
Ni ton poste de surveillance, ni ta solitude, ni cette perpendicularité criarde.
Je me demande si c’est toi ou nous qu’ils ont encagé ? Qui est qu’on protège de qui ?
Tu te tais...
Mais je m’y suis même habitué. Oui, oui.
Nos regards se croisent souvent.
Tu crois que je ne t’ai pas vu à travers les branches ?
On t’a intronisée ici, mais tu n'as pas le sang bleu.
Tu es plutôt comme ce garçon escogriffe qui a poussé en un seul été. Mal à l’aise...
Puis, impossible de partir, après tout. À jamais.
Difficile de connaître quel est ce monde où ils t'ont érigée.
Mais j’ai découvert ton secret.
Tout ce que le vent transporte à travers la terre, tu l’absorbes avec tes hélices. Tu te laisses traverser, tu le renvoies.
C'est ainsi, ta vie.
Alors j’en ai aussi pour toi.
Envoie-moi dans le vent.
"Fête"//revue DO.KRE.I.S

La Fête s'est soudainement réveillée.
…elle ne sentait plus son cœur battre et ne savait pas où elle se trouvait.
Buvant au goulot la bière tiède attrapée au hasard sur une table tapie de bouteilles débouchées, elle semblait ne pas pouvoir se défaire des chaînes de l'ivresse, de la paralysie somnolente de l'alcool.
Les yeux embués, la Fête cherche une cible, quelque chose, un sens, à quoi s’accrocher dans cette pièce chaude et enfumée. Qui l'a convoquée cette fois-ci ? Elle s'approche de deux jeunes femmes presque nues et les asperge du reste de sa bière. Elles rient sans enthousiasme, jetant leurs bras en l'air. Non, ce n'est pas ici.
Elle se dirige vers la salle de bains, où, se tortillant dans la marée de bière et de morceaux de verre cassé, un couple s’embrasse langoureusement. Le sang des coupures coule dans des flaques d'alcool... C'est si étrange, pense la Fête, du sang dans l'alcool. En général, c'est l'inverse. Elle fixe la danse des liquides qui s’entremêlent, et commence à retomber dans cette transe. Stop ! Il faut continuer à chercher.
Soudain quelque chose de chaud, lourd et collant se pose sur les épaules déjà fatiguées de la Fête. Un jeune homme au torse nu s’affale sur son dos, crie quelque chose d’inintelligible et lui fourre un shot de liquide rouge dans la main. Un vampire ? Et alors ce serait le sang de ces deux-là dans les toilettes ? Cette pensée répugne la Fête, elle est prise de vertige. Avec les dernières forces qui lui restent, elle se libère de l'étreinte moite, et avance en secouant la tête. Or la Fête ne parvient pas à dégager le brouillard qui enveloppe tout son esprit.
Pourquoi est-elle ici, enfin ?
Elle doit le savoir avant de retomber dans l'abîme de l'ignorance.
Elle se heurte à l'accoudoir du canapé, perd l'équilibre et tombe dans le velours moelleux des coussins. Deux bras en sortent, ils trouvent la Fête. Les doigts-araignées sondent frénétiquement ses épaules, sa tête, se joignent et se verrouillent sur sa nuque. Une odeur sucré et aigre frappe les narines de la Fête, elle précède l’apparition d’une tête ronde fatiguée, couverte de mascara et de paillettes. La tête se presse contre la bouche de la Fête, sa langue se faufile entre ses lèvres molles et l'envahit. Les narines de la tête aspirent bruyamment l’air, la prise des mains est solide. Étonnant pour un être pareil. Avec un effort surhumain, bravant la nausée, la Fête arrive à la décoller de sa face. Le visage de la tête est indistinct, presque effacé, il ouvre les yeux larmoyants et expire : « Vas-y, aime-moi… ».
La Fête épuisée dégouline du canapé jusqu'au sol et tombe nez à nez avec un chat blanc qui faisait tranquillement sa toilette, au beau milieu des pieds paresseux. Il lui offre un regard dédaigneux avant de partir vaquer à ces affaires de chat.
La Fête est complètement dépourvue d’énergie.
Elle a besoin d'air.
Elle a besoin d'air de toute urgence, sinon c'est le retour à l'obscurité, à la démence.
Et après tout, qui sait ce qu'ils feront de son corps inconscient ? Elle ne connait personne dans cette pièce.
La Fête rampe, rampe à travers les pieds des gens et des tabourets, à travers des capsules et des mégots, elle suit un filet d’air frais presque à l’aveugle, sentant les forces la quitter à chaque expiration. Les bras devant, La Fête repousse les obstacles qui la séparent de l’extérieur et dans un dernier élan se hisse hors les murs. Ses poumons, maculés de goudron et de poussière, gonflent sa poitrine tel le voile d'une régate.
Pourquoi était-elle invitée dans cet endroit ?
Et surtout, par qui ?
Dans la ville enceinte de l’aube, la Fête avance d’un pas fébrile, elle réfléchit. Elle tente de retrouver un souvenir, un dernier lambeau d’esprit clair, quelque chose de sensible. Un but. Le cerveau affaibli ne réagit pas. Combien de jours déjà la Fête traîne-t-elle dans des sous-sols enfumés et bruyants ? Une semaine ? Deux ? Un an ? Depuis combien d'années se pavane-t-elle devant des zombies pailletés ? Depuis combien d'années son corps encaisse des poisons divers ? La Fête est soudainement prise de frissons d’effroi, elle a besoin de voir son reflet. Elle s’arrête devant une fenêtre et la fixe avec ses yeux fatigués. La mise au point, allez.
...Un drôle de fantôme crochu en guenilles scrutait la Fête de l’autre côté. Le fantôme titubait et tremblait. Ses traits creusés et ternes exprimaient la misère, et à la place des yeux se trouvaient deux fosses noires où frémissaient les pupilles. La Fête a reculé d'horreur.
Partir.
Loin, loin, loin d'ici, loin.
Qu'est-ce qu'elle a attendu pendant tout ce temps ?
Qu'ils recommenceraient à brûler les effigies de l'hiver ?
Qu'ils allaient de nouveau danser des rondes et célébrer la récolte d'automne ?
Fini tout ça.
Elle ne se rappelait plus quand exactement le brouillard de la démence s’introduisit dans son esprit, par quelle faille, comment tout commença, mais c’est comme s’il lui était devenu de plus en plus difficile de comprendre pourquoi on l’invitait chez soi.
Au début, il s'agit d'animaux sauvages capturés par les hommes, de la foudre qui apportait le feu, des victoires de guerres, de l'arrivée du printemps : les peuples entiers louèrent les cieux à l'unisson pour les bénédictions envoyées, ils chantèrent, dansèrent ensemble ; au fil du temps le nombre de gens diminua, mais les célébrations devinrent beaucoup plus somptueuses - dans des intérieurs luxueux, la Fête appartenait à une poignée de personnes, habitants des palais et des châteaux. La finesse des décorations lui coupait le souffle à chaque fois. Bien que la Fête se soit parfois sentie complètement déplacée, elle n'osa pas remettre en question des personnes aussi influentes, se contentant du faste des cérémonies, de ses tenues royales, des promenades dans des salles et des escaliers dorés.
La Fête fut invitée à la table et prit gout pour la boisson. Les cérémonies ne l'enchantèrent plus comme jadis, d’autant qu’elles se furent de plus en plus rares. Désormais la Fête venait aux festivités sans ses luxueux atours : que ce soit les bruyants et malodorants poissonniers du port au pub après une belle journée de vente, ou les banquiers crispés en chemises parfaitement blanches jouant avec des glaçons dans leurs verres à whisky, la Fête faisait fureur. Des femmes en robes et parfumées débouchant une bouteille de mousseux, des adolescents jouant mal de la guitare entre deux gorgées de bière dans une cour boueuse, des vieillards à la plage avec des fruits et une cruche de sangria — tout le monde voulait voir la Fête et la Fête était au rendez-vous.
Les gens aimèrent tellement la Fête qu'ils lui consacrèrent la nuit et se mirent à lui ériger des temples dans les grandes villes - des temples sans fenêtres, la musique y jouait fort et sans cesse, des lumières tamisées scintillaient et des potions spéciales étaient proposées pour que la nuit ne cesse plus. Les gens ne se lassaient pas de la Fête et lorsqu'ils quittaient les temples, ils l'invitaient chez eux. Ambitieuse et sybarite, la Fête régnait chaque nuit, la nuit se transformant en matinée, la matinée en soirée et ainsi de suite, au rythme endiablé de la musique, verre à la main, la Fête ne s’arrêtait plus. À force, sa propre présence suscitait de moins en moins d'excitation, mais cela importait peu la Fête qui s’adonna à tue-tête à toutes ses nouvelles addictions.
Le vin et les potions sont devenus sa raison d'Être.
Partir.
Loin, loin, loin d'ici, loin.
La Fête court, court ne sentant plus le sol sous ses pieds, vole comme une tornade, perdant ses haillons dans le vent. Et plus elle court, plus son souffle est fort et puissant, plus son pas est juste. Enfin, la Fête court tellement vite qu’elle étend ses bras et s'élève comme un aigle au-dessus du sol, le pouls résonne dans son être entier. Kilomètre après kilomètre la ville s’éloigne, le vert de la forêt de plus en plus franc et sauvage défile sous les ailes de la Fête.
Elle sait ce qu’elle doit faire.
Dans les hauteurs vertigineuses, elle perçoit les premiers rayons du jour à venir. « Il est temps ». La Fête jeta un dernier regard sur la tache jaune de la ville, emplit ses poumons d’air et, se lançant comme une flèche, se brisa au sol, laissant des myriades de diamants de rosée sur des feuilles et des pétales.
Le jour léchait la forêt d'une timide langue de lumière et s'emmêlait dans les herbes, embrasant de toutes les couleurs d’arc-en-ciel la rosée. Les abeilles et les papillons endormis encore se posaient sur les fleurs, étiraient leurs ailes au soleil et se blottissaient aux gouttes pour étancher leur soif.
La Fête avait retrouvé sa place.



