Chapitre III: La gare.
– Graines de tournesol, bière, chips, chocolat ! Graines de tournesol, bière, chips, chocolat !
Enveloppée dans d'innombrables manteaux et écharpes, une silhouette ronde déplaçait, sur le quai de la gare, un chariot métallique rempli de divers produits. De temps en temps, des passants l'arrêtaient, enlevait les gants avec leurs dents, comptaient des pièces, prenaient leurs achats et se précipitaient vers les portes du train.
Cette silhouette traversait la plateforme toute la journée chantant son mantra :
– Graines de tournesol, bière, chips, chocolat ! Graines de tournesol, bière, chips, chocolat !
Le soir venu, lorsque la gare fut complètement déserte, le mantra cessa enfin. Frissonnant de froid et exhalant des volutes de vapeur, la silhouette, solitaire et résignée, poussait toujours son chariot. L'air s'épaississait de plus en plus sous le froid nocturne, et il devenait de plus en plus difficile de s'y frayer un chemin. La silhouette poussa son chariot jusqu'àu bâtiment de la gare, ouvrit une sombre porte undistinguible et s'y dissipa.
Se déplaçant avec peine dans l'étroit et sombre débarras situé de l'autre côté de la porte, la silhouette gelée commença par ouvrir l'eau dans la minuscule cabine de douche, puis entreprit de défaire toutes les écharpes et pelisses, diminuant progressivement de volume. De l'amas de tissus émergea une frêle jeune fille aux cheveux courts et ébouriffés. Cette coupe et sa maigreur la dramatisaient excessivement, lui donnaient un drôle d'air, comme un oiselet blessé. L'oiselet se faufila dans la cabine de douche emplie de vapeur. Les jets d'eau chaude réveillaient en elle une terrible faim et faisait bouillir tout son être jusqu'aux os. Quand avait-elle mangé pour la dernière fois ? Le monde autour d'elle s'assombrissait rapidement, elle chancela et s'appuya lourdement contre la paroi de la cabine. La réalité s'éloignait. Tâtonnant pour trouver la poignée froide du mitigeur, elle la tourna de toutes ses forces. L'eau glacée arracha un gémissement douloureux de sa frêle poitrine, mais eut son effet : l'obscurité recula par les coins de ses yeux, révélant l'espace de la cabine rongée par le calcaire. La fille poussa un soupir de soulagement, ouvrit la porte et s'effondra, épuisée, sur le canapé. "Manquerait plus que je claque ici..." marmonna tout haut la fille-oiseau, enfilant péniblement ses collants sur ses jambes encore humides. Assise sur ce canapé fatigué, autrefois rouge, elle dévorait avidement une barre de chocolat sortie du chariot. La lourde porte s'ouvrit soudain, laissant entrer l'air glacial et un homme corpulent en doudoune bordée de fourrure.
"T'as déjà fini ?" demanda-t-il avec un fort accent caucasien.
"Salut, Karim."
Karim abaissa sa capuche et défit sa veste, révélant un visage mal rasé aux joues pleines et un ventre imposant sous un pull rayé. De ses doigts épais et velus, Karim sortit du fond du chariot un sac miteux, en vida tout le contenu sur le canapé - la recette du jour - et lança sans regarder la jeune fille :
"Comment c'étaient les ventes aujourd'hui?"
La jeune fille alluma une cigarette. "C'était ok, mieux que d'habitude. Mais ce SDF qui traîne ici ces derniers temps a encore failli me voler."
"Sergueï, putain... Faudrait aue je paie les vigils pour qu'ils le virent une bonne fois pour toutes."
"Ben ouais, je sais pas. Bref, j'ai bien vendu. Écoute Karim, j'ai besoin d'argent. Je veux récuperer ma fille de l'Ukraine." Elle passa ses doigts dans ses cheveux mouillés, ce qui rendit les traits de son visage émacié encore plus anguleux. "Je ne peux plus la laisser là-bas. Elle va pourrir avec les vieilles."
"Parce qu'ici ça risque pas ?" ricana Karim, jetant un regard en coin à la fille-oiseau souffrante. "Tu vas l'emmener où ? Tu es au boulot toute la journée, tu vas la laisser seule dans la sous-loc ? Ou ici, à se promener avec les clodos? À divertir Sergueï ?"
"J'en sais rien. Mais ce n'est pas normal qu'elle reste là-bas."
"Bien sûr que ce n'est pas normal. Un enfant a besoin d'avenir. Je t'ai déjà dit, épouse-moi et viens vivre à la maison, mais toi, je sais pas ce que tu fais..."
Elle leva vers lui des yeux fatigués. "Et c'est reparti..."
"Quoi, reparti ?" Karim attira la jeune femme par son t-shirt et l'assit facilement sur son genou. Sa grosse main velue se mit à caresser la cuisse de la femme, qui, comparée à la grosse main semblait maintenant minuscule comme celle d'une poupée. "Combien de temps tu vas encore traîner comme ça ?Tu sais que tu peux rester chez moi, faire à manger, élever ta fille correctement, qu'est-ce qu'il te faut de plus ? Je suis un homme respectable aussi. Je ne lève pas la main. J'ai besoin d'une femme à la maison."
La main velue glissa sous le t-shirt.
"Karim, s'il te plaît..." protesta la jeune femme doucement, mais ne bougea point, tirant seulement sur sa cigarette quelque part dans le vide.
La main se promenait librement sous le coton distendu. "Écoute, t'es pas bête non plus, tu comprends bien que tu seras mieux avec moi. Au chaud, pas besoin de travailler..."
Karim enfouit son menton piquant dans le cou pâle et fin, et marmonna en tirant sur l'élastique des collants de la jeune femme: "Je suis un homme passionné, on s'ennuie pas avec moi..."
Le quai désert avec quelques wagons de marchandises figés par le froid pâlissait tristement sous les lampadaires nocturnes.
"Quelle renonciation à la paternité ? T'es malade ? C'est quoi ces provocations ? T'as rien d'autre à faire ? Laisse-moi tranquille, Irina. Qu'est-ce que tu fous ? Déjà il fallait partir jusqu'à Moscou pour m'échapper de toi et de tes problèmes en permanence ! Mais non, te voilà encore. Tu comprends que j'en peux plus ? J'en peux plus d'être coupable ! quoi que je fasse - tout est mauvais. Tu m'as complètement rongé le foie. Toi et ta mère, vous êtes deux mégères haineuses. Pas étonnant d'ailleurs que tous ses maris boivent jusqu'à la mort. Essaie de ne pas sombrer dans l'alcool avec vous deux ! Que je travaille - c'est mal, le salaire est petit, j'aide pas à la maison, que je reste au chômage - suis bon à rien. J'en ai plein cul !"
"Eh bien, je n'ai plus besoin de rien de toi, si tu veux savoir. Donne-moi juste ma fille."
"Mais qui te la retient, ta fille ? Je ne la garde pas en otage."
"Alors signe."
"Et qui sera son nouveau père ? Un immigré caucasien, jean michel porteur de la gare ?"
"Ça te regarde plus. Signe et casse-toi."
"Ah non, excuse-moi, je ne vais pas céder à tes crises d'hystérie. Vas-y si tu veux, envoie-moi une convocation, allons en justice. Mais sashe aussi que ton taff au black à la gare et ta chambre de sous-loc avec ta pote schizo ne vont pas vraiment t'aider."
"Schizo ou pas, ça ne t'a pas empêché de coucher avec elle à la première occasion."
"Comme avec toi."
"Je vais te détruire, Kravets."
"Quelle misérable petite femme que tu es. Ne m'appelle plus."
"Quoi d'autre encore ! tant que tu ne m'auras pas rendu l'argent, je te... Ah, il a raccroché, l'ordure." Irina alluma une cigarette et s'affaissa sans force contre le dossier du canapé.
"Un immigré caucasien, c'est moi ?" Karim, vautré à côté, la regardait d'un air provocateur. "Qu'est-ce que tu lui as raconté ? Si tu parles trop de moi, j'appelle les Tchétchènes et il ne restera plus de traces ni de toi ni de lui, compris ?" Il saisit le menton d'Irina. "Tu me dois encore la recette du mois dernier. Ne fais pas l'idiote."
Irina acquiesça docilement. Les doigts épais sur son menton ne se desserrèrent pas. "À qui tu as parlé de moi ?"
"À personne, je te jure."
"Bien. Tu veux prendre un pochon pour toi ce soir ? Je t'invite."
"Non, j'ai pas envie de me défoncer, je te remercie."
"C'est bien, j'ai besoin d'une femme en bonne santé. Allez, file, le métro va bientôt fermer."
"Et l'argent ?"
"Gagne-le. Vends mon truc au lieu de ces merdes," Karim fit un signe de tête vers le chariot, "et l'argent est à toi."
"Je n'ai même pas de permis de séjour, Karim..." Irina se frotta les yeux et regarda avec fatigue le paquet noir dans le coin du débarras, comme si elle s'adressait à lui. "Si je me fais choper, je suis foutue, tu comprends ? Ma fille, je ne la reverrai plus."
"Et moi, tu crois que c'est plus facile ? T'as vu ma tronche ? Même sans marchandise, les flics m'arrêtent cinq fois par jour."
"Rase-toi la troche, alors. Achète un manteau normal, j'sais pas..."
"Ouais-ouais, fais la maligne. Prends le paquet et file."
Enveloppée dans un manteau vert miteux, avec un ridicule bonnet rouge enfoncé jusqu'aux sourcils, Irina se précipita vers le métro, luttant contre son irritation.
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