Chapitre I : Babouchkas.
La porte de la chaumière cria de douleur et se referma lourdement.
- Ah, le voici, Votre Majesté ! Voyons, parviendra-t-on à arriver jusqu'au lit aujourd'hui ? Pourquoi demeurez-vous silencieux, à faire les timides ? Entrez, entrez, mon cher, ne soyez pas gêné ! Quelle noblesse ! Mais quel prince êtes-vous donc ? De quel royaume ?
Le grand-père marmonnait indistinctement, essayant de toutes ses forces de ne pas tomber. Il se dirigeait vers le matelas sale qui se trouvait dans le coin de la cuisine. Ses jambes s'emmêlaient, il tanguait fortement d'un côté à l'autre.
Appuyée sur ses jambes écartées, les coudes sur les genoux, Babouchka Tonya était assise sur un tabouret, épluchant des pommes de terre dans un seau, et observait les mouvements du grand-père du dessous ses sourcils.
« Ça tangue dis donc ! c’est la grande tempête, hein ? “La tempête couvre le ciel, faisant tournoyer la neige…” Non ? Et alors, quel genre de danse que tu nous fais ici ? Montre-nous, on dansera ensemble ! Non ? Hein ? Sainte Christie, regarde-le qui rampe sur ses sourcils. N’appuie pas les murs comme ça, il n’y a pas besoin. Ils se tiennent très bien tout seuls, hein, comme ce n’est pas toi qui les avais construits. Oh là là, mais quelle ordure…Allez, ancre-toi, capitaine de haute mer ! » – Après avoir rampé le long du mur jusqu’à son coin, le grand-père s’effondra sur le matelas sale et se roula en boule. « Quel crétin, bonne mère de Dieu… »
Ce genre de scènes n'étaient pas rares dans cette maison. Comme d'ailleurs dans toutes les autres maisons du village de Sokolovka : tous les hommes sans exception buvaient, et toutes les femmes sans exception leur confisquaient leur paie pour qu'elle ne s'écoule pas en vodka. Les épouses distribuaient à leurs maris de modestes sommes pour les cigarettes ou le déjeuner à la cantine de l'usine, mais ceux-ci mettaient leur argent en commun pour acheter de la gnôle maison aux vieilles et finissaient quand même ivres morts. C'est pourquoi à Sokolovka, on ne s'étonnait pas de voir un homme allongé, disons, sous une clôture, mais on l'identifiait et on le remettait aux mains de son épouse justement courroucée.
Le second et le seul vivant mari de Babouchka Tonia, Nikolaï Sergueïevitch, ne faisait pas exception. Maigre, noueux, avec un visage gris ridé et des yeux aqueux, il m'inspirait une véritable terreur. Pendant ces rituels du soir, je restais donc près de l'autoritaire Babouchka Tonia; c'était la seule façon de m'amuser de la virtuosité de ses réprimandes envers le grand-père inconscient. Babouchka Tonia le remarquait et s'efforçait toujours de le gronder de la manière la plus originale possible, parfois jusqu'à me donner des crampes de rire.
Ces rituels résument nos seuls instants de joie partagée. Pour le reste, je craignais Babouchka Tonia comme la peste. Il était rare de la voir de bonne humeur, l'expression de souffrance s’était figée sur son visage à jamais. Elle parlait peu et le plus souvent pour réprimander son mari ou donner des ordres. Sa longue carrière de grutière et le travail quotidien au potager lui avaient valu de terribles lombalgies : elle gémissait et boitait en se déplaçant dans la maison.
Dans sa masanka (maison traditionnelle ukrainienne en torchis), tout était recouvert d'une couche de poussière grasse. La moindre surface était occupée par des sacs, des casseroles et des bocaux, au contenu mystérieux et souvent malodorant. J'aimais tout particulièrement l'énorme sac de graines de pavot dans la grange - on pouvait y plonger les bras jusqu'aux coudes en cachette.
Babouchka Tonia passait la majeure partie de sa journée dans son champ d'un demi-hectare, où poussaient des légumes, le tabac de grand-père et du pavot. Le pavot, elle dut finalement l'abandonner - des toxicomanes maraudeurs avaient pris l'habitude de s'infiltrer la nuit dans le jardin pour arracher les plants.
Babouchka faisait tout à la main, sans produits chimiques. Elle ne supportait pas la fainéantise et m'annonça d'emblée que si je "comptais manger dans cette maison" je devais gagner mon pain. Cependant,des tâches que l’on me confiait n’avaient rien de bien compliqué pour mon âge de trois ans : je devais parcourir les rangs de pommes de terre et ramasser les doryphores et leurs larves dans un gros bocal. Babouchka versait ensuite les insectes par terre et les écrasait avec délectation sous ses bottes sales: "Voilà ces saletés... Qu'on les écrase ou pas, il y en aura encore demain..."
Une fois débarrassée des doryphores, je pouvais aller taquiner les oies dans la basse-cour ou jouer avec le chien. Il y avait aussi Valera, le fils de Babouchka, jeune copie de Nikolaï Sergueïevitch. Valera passait son temps à boire, fumer le tabac de son père et traîner au lit jusqu'à ce que grand-mère lui trouve un nouveau travail. Dont il se faisait invariablement renvoyer pour son arrogance de tout-savant. Et ainsi de suite. Parfois, il ramenait un cheval de la ferme collective, et nous galopions dans les rues du village qui sentaient le vieil asphalte fondu. Babouchka grognait, bien sûr, mais se réjouissait de se débarrasser de moi pendant quelques heures. Elle devenait particulièrement réjouie en fin de semaine, quand approchait le moment de me confier à l'autre babouchka, la "citadine" - Varvara. Babouchka Tonia préparait son vélo - un sac de pommes de terre, des bidons de lait frais, des œufs - et ainsi chargée, partait me déposer à Verchi, un bourg de cinq mille habitant situé à six kilomètres de là.
La passation se faisait à la boulangerie industrielle, où était employée la rayonnante Babouchka Varvara aux cheveux dorés. Baboucka Tonia de la campagne me confiait aux plantureuses tantes de la cantine de la boulangerie et partait vendre ses denrées au marché. Les tantes me régalaient de tchéboureki, de varéniki, de diverses conserves maison et s'exclamaient : "Qu'elle est minuscule, mais mange pour quatre !"
Sous leur insistance, j'ai même dû goûter de la pastèque marinée, dont le goût était si fort et désagréable qu'il semble avoir "déclenché" ma mémoire d'enfant. Qui sait, sans cette pastèque, n'aurais-je peut-être jamais gardé le souvenir de ce qui se passait dans cette boulangerie ou dans toute cette période de ma vie. Pendant que Babouchka Varvara terminait son service, les femmes m'emmenaient voir comment la pâte à pain se répartissait dans les moules, comment ils flottaient en se balançant vers le four, et comment de l'autre côté sortaient des miches dorées et fumantes.
L'odeur du pain frais annonçait une bonne semaine. Je pouvais prendre des bains moussants, regarder la télévision, trainer avec les amis citadins dans la cour autant que je voulais et ne rentrer qu'un instant, pour étancher ma soif ou avaler une tartine au sucre.
Comparée à la masanka, l'appartement à Verchi me semblait à l’apogée de la civilisation. Tous les murs et sols y étaient couverts de tapis aux tons rouges et bruns. Les tapis recouvraient aussi le canapé et les fauteuils. Dans le salon, s'alignaient le long des murs d'immenses vaisseliers au bois vernis, avec portes vitrées et fond miroir ; on pouvait apercevoir son reflet à travers les nombreux services et cristaux. Ces services n'étaient jamais utilisés mais exposés à la vue de tous comme objets de fierté - bonbonnières, plats à hareng, verres, services à thé de l'usine de Leningrad et, bien sûr, les "madones" irisées de RDA. Le téléviseur ventru, trônant sur un meuble dans le coin du salon, était couvert d'une nappe en dentelle, apparemment pour protéger le tube cathodique, et couronné d'un lourd vase en cristal de l'usine tchécoslovaque Moser. Le vase abritait un opulent bouquet de roses artificielles. J'appréciais particulièrement ces roses car on pouvait gratter les gouttelettes de rosée en plastique sur les pétales quand grand-mère ne regardait pas.
En plus des tapis, de la télévision et des roses, l'appartement abritait aussi Anatoli Fiodorovitch - le second mari de Babouchka Varvara. Naturellement, je ne comprenais pas, pour quelle raison tout le monde avait un second mari, ce qui était arrivé aux précédents, et si toute cette procédure était bien obligatoire. Mais je ne doutais pas qu'il fallait un mari. Et doucement je commençais déjà mes recherches.
Même en étant une petite fille de trois ans rasée à blanc - et oui, les adultes autour de moi croyaient fermement que cela rendrait mes cheveux plus épais - j’avais une certitude que mon mari serait meilleur que ceux des Babouchkas Tonia ou Varvara. Le dernier était la version citadine de Nikolaï Sergueïevitch : son salaire à l'usine de Verchi était plus élevé, ses chemises plus propres, et ces beuveries - plus modérées. Anatoli Fiodorovitch avait un bon coeur et au retour du travail m'apportait souvent un petit chocolat rouge "Korona". Ou un grand, s’il était ivre. Mais ce qui m'étonnait le plus, c'était la douceur et le soin avec lesquels grand-mère Varvara accueillait silencieusement Anatoli Fiodorovitch ivre mort, l’accompagnait dans la chambre et, après l'avoir soigneusement mis en pyjama, le mettait au lit. C'était comme un accord tacite, une sorte de droit de veto universel des hommes sur l'alcool. Personne n'était choqué par de tels épisodes, personne n'abordait le sujet ni en famille ni entre amis.
Telle était la réalité dans laquelle se passaient mes jours. Mais, ayant regardé avec ma Babouchka Varvara le film "Titanic" sur une cassette pirate, j'avais décidé incontestablement que mon mari serait Leonardo DiCaprio ou personne. J'avais même aménagé un petit coin de confessions secrètes dans l'appartement où je courais sans cesse pour murmurer : «Jack, je t'aime et je me marierai avec toi.»
J'étais chez Babouchka Varvara lorsque, un matin, un colis est arrivé de Moscou. Ennuyé d’attendre Babouchka aui viendrait pour vérifier la sécheresse de mes draps le matin, je suis sortie dans le salon. Soigneusement étendu, se trouvait sur le canapé un costume d'enfant rouge, en cachemire, avec des revers léopard. Les poches du costume étaient remplies de chewing-gums et de bonbons, et au sommet se tenait une vraie Barbie. Toute neuve, dans sa boîte en carton avec une fenêtre transparente, deux robes de rechange et une barrette pour les cheveux. Grand-mère Varvara regardait la télé, assise à côté du cadeau.
« Maman ! » a été ma première pensée, et je me suis précipitée à travers les pieces de l'appartement.
– Irka n'est pas arrivée, ne cherche pas, - dit Babouchka Varvara à mon retour au salon. - C’est la conductrice du train qui m'avait tout transmis.
Les cadeaux étaient merveilleux, et il y en avait beaucoup. On aurait cru qu'ils apaiseront le sentiment de tristesse et d'anxiété pour cette petite maman toute seule, quelque part là-bas, dans la lointaine et inconnue Moscou. Mais non, ils ne faisaient qu'exposer la solitude que je ressentais dans la séparation. Moscou, c'était quelque chose d'inaccessible et peu véridique. Maman aurait aussi bien pu être sur Mars. Je mangeais des bonbons et admirais la poupée avec dévotion.
– Prends-en soin de ta poupée, fais attention à ne pas l’abîmer. Ça doit coûter une fortune, et Irka maintenant se prive, sans doute. Probablement qu'elle n'a même pas de quoi acheter des collants chauds. Elle te gâte, bien sûr...
À l'image de ma maman affamée, se frayant un chemin à travers la tempête pieds nus, une douleur sourde me serra la gorge, et je pris la décision de préserver les deux derniers chewing-gums qui traînaient dans la poche du costume, pour ainsi prolonger l’illusion de sa présence. Les chewing-gums y sont restés un moment, jusqu'à ce que ma grand-mère les lave avec la veste.