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Chapitre II: Du sort des femmes et des glands.

— Polinka, viens sauter avec nous !
Baignée par le soleil de l’après-midi, la cour  résonnait d'éclats de rire. Deux fillettes s'amusaient à plonger dans un énorme tas de feuilles laissé par le concierge sous l’un des grands érables. Si seulement le concierge surprenait la scène de ses propres yeux, les fillettes risqueraient sans doute une belle volée . Mais il n’y avait aucune trace du concierge. Pour être précis, il n’y en avait pas dans cette cour, car — et tout le monde le savait très bien — dix-huit heures passées, tous les hommes de Verchi se trouvaient derrière les garages, autour d’une table avec le samogon et les dès de domino.

Polina avançait vers les filles avec sa Barbie, très lentement, comme dans une marche solennelle. La poupée dans sa main était une arme nucléaire, surpuissante, qui la mettrait elle, Polina, au centre du monde. Cette pensée la fit ralentir davantage, tant le moment où ses amies verraient son acquisition lui paraissait grandiose.

— Mais qu’est-ce que tu traines là ? Vite !
— Je ne peux pas sauter, j’ai une Barbie.
— Quoi-i ?...une Barbie ?

Les filles descendirent du tas de feuilles, leurs visages s’allongèrent. Au grand ravissement de Polina, à travers un voile de scepticisme, un véritable intérêt brillait dans leurs yeux.

— Quelle Barbie encore ? Qu'est-ce que tu racontes ?
— La veritable. C’est ma maman qui me l’a offerte. De Moscou.
— Baaaarbie, de Moscouuu… — moqua l’une des filles en retroussant son nez couvert de taches de rousseur. — Et alors ? Tu comptes en être fière jusqu’à ta retraite ? Je parie qu’elle n’est même pas vraie. Même moi, on ne m’a pas acheté une vraie.

Polina, prise de panique, se mit à brandir sa poupée sous leur nez :

— Et moi je te dis, elle est vraie ! Regarde, c’est écrit sous ses cheveux : Barbie ! Elle a même un sac à main ! et une barrette !

La fille aux taches de rousseur ne semblait pas convaincue.

— Ouais bon, Barbie, et alors ? Y’en a des millions dans les magasins. Et moi, j’ai un truc génial, unique au monde. Super secret. Et ça, je peux te dire que ta mère ne te le ramènera pas de Moscou.

Polina en eut le souffle coupé. Non seulement sa poupée ne lui apporta ni gloire ni admiration, mais en plus, il existait apparemment des choses encore plus précieuses. Elle sentit une boule dans la gorge et eut envie de s'enfuir chez elle, mais, rassemblant les dernières miettes de courage, elle s'efforça de paraître aussi indifférente que possible :

— Et qu’est-ce qui pourrait être mieux que ma Barbie ? Hein ?

Sa voix trahissait plutôt un certain dépit, hélas. Polina redoutait par-dessus tout qu’on la prenne pour une pleurnicharde et qu'elle perde tous ses amies. Mais la fille aux taches de rousseur ne sembla pas y prêter attention.

— Comme si j’allais te le dire. Si tu veux mon truc génial, donne ta Barbie.
— Ah non !
— T’es bête, toi. Avec mon truc, je peux avoir dix mille Barbies, si je veux. Et toi, t’en as qu'une. Mais d'accord. Fais comme tu veux. Viens, Olesia.

Elle attrapa la main de son amie, qui jusque-là observait le drame se dérouler sous ses yeux et se curait le nez. Les filles partirent lentement vers l’autre bout de la rue.

Dans un élan de désespoir, Polina cria en se tordant les mains :

— D’accord, ne partez pas ! S’il te plaît ! Je te la donne ! Montre-moi ton truc !

— Ah, voilà. C'est mieux déjà, — approuva la fille aux tâches de rousseur avec un sourire victorieux. — Suis-moi à la chaufferie, alors. Mais attention, que personne ne nous voit C’est un secret.

Par la fenêtre ouverte montaient les bruits d'une rue en fin de journée  : sur un banc devant l'entrée bavardaient des babouchkas , une voisine battait la poussière d’un tapis, quelque part un chien aboyait à s’en briser la voix, et de rares voitures troublaient le silence.

Varvara Pavlovna venait tout juste de terminer la préparation des pelmenis et maintenant prenait le plaisir à nettoyer sa cuisine. Dans le salon bourdonnait la télé  —  Komendant, son deuxième mari,  regardait quelque chose sans trop y prêter attention. En somme, un soir de septembre plutôt ordinaire.

Polina entra comme une tornade dans cette ambience endormie. Elle avait à peine pris le temps d'enlever ses chaussures et s'écria aussitôt :

— Baba ! Baba ! Ça y est, j’ai le meilleur truc du monde !

— Oh la la mais ça va pas crier comme ça ? Qu’est-ce qui se passe ? Où est le feu ? — Varvara Pavlovna coupa l’eau et, torchon à la main, examina d’un œil sceptique sa petite-fille rouge de joie. — Tu cours partout comme ça, t’es sûrement affamée, non ? Baba a fait des pelmenis.

— Non, Baba, j’ai pas faim, regarde !

Avec un soin presque cérémonieux, Polina sortit de sous sa veste un grand bocal en verre rempli de glands et le posa sur la table.

L’incompréhension se peignit sur le visage de la babouchka :

— Bon. Et donc ? On fait une soupe ?

— Mais c’est super, babouchka, non ? 

— « Su-père », — moqua la grand-mère en levant un pouce vers le plafond. — Super-pépère. Dis, t'es pas une fille bien compliqué ! Bon pour le porte-monnaie, ça. Qui l’aurait cru.

L’enthousiasme de Polina s’effaça aussi vite que des feuilles mortes balayées par le vent.

— Baba, pourquoi tu dis ça ? Tu comprends rien ! C’est e truc le plus cool du monde !

— Ma petite, ce sont des glands.

— C’est… quoi, des glands ?

— C'est ce qu'il y a dans ton bocal là. C'est des graines de chêne, il y en a partout sous les arbres. Vraiment, qui aurait pensé que tu serais admiratrice de glands… Tiens, je dirai à Papi, il t’en ramassera un sac demain en rentrant du boulot. Ou mieux encore, vous irez ensemble, non ?

Polina ne répondit pas. Une pâleur essuya l'éclat de ses joues d'un seul coup. Elle se tendit brusquement, voulant s'enfuir, mais ne bougea pas et resta figée, les yeux remplis de larmes. Son petit corps s'affaissa sous le poids du chagrin .

Varvara Pavlovna, déconcertée, s’approcha :

— Mais alors ? Qu’est-ce qui t’arrive, ma douce ? Pourquoi tu pleures ?

— C’est que… les filles… Je voulais me vanter avec la Barbie… elles m'ont dit que c’était mieux… Et maintenant elles sont parties pour toujo-o-oours…

— O-o-o… — chanta Varvara Pavlovna d'un ton abattu, jetant le linge sur son épaule. — Eh bien, elles t'ont bien eue, ma chérie, qu'est-ce que tu veux que je te dise. Tu t'es bien faite rouler dans la farine. C'est une affaire en or, regarde-moi ça. Komendant ! — La grand-mère semblait très amusée. — Tolia, viens ici, regarde un peu la petite fille que tu as. C'est une mine d'or, pas un enfant ! Elle a échangé sa poupée contre un pot de glands !

...

— "Échangé"... Bah oui, elle l'a échangée ! — Plus tard dans la soirée Antonina Antipovna, furieuse, rentrait à Sokolovka avec Polina à l'arrière de son vélo grinçant. — Bien sûr qu'elle l'a échangée, avec les gènes de se bon-à-rien de père ! Ce dégonflé alcoolique ! Il a fallu qu’Irka ait la poisse d'accoucher d'un abruti pareil ? Et maintenant, elle raque, elle cavale après lui à travers toute Moscou pour lui torcher le cul, pendant que la pauvre gamine est ballotée d’une grand-mère à l’autre. Ne t'en fais pas, Polienka, — s'adoucit la vieille femme. — T'en a pas besoin de cette Barbie tordue, de toutes façons. Nous on avait grandi sans les Barbies et tout c'est très bien passé. Chez mamie il y a des poussins, des biquettes, des porcelets, ce que tu veux. T'as qu'à jouer avec ça et être plus maligne la prochaine fois, merde !

Ils roulaient sur une route cahoteuse, dans la pénombre. Polina, les yeux hagards, fixait les maisons qui glissaient lentement à droite et à gauche, bercée par le souffle laborieux de Babouchka Tonia et le crissement des pédales. Le cadeau de maman était perdu à jamais, et elle ne pouvait s'en prendre qu'à elle-même. Le fardeau de la perte et la culpabilité pesaient lourd sur ses frêles épaules. D'habitude bavarde et infatigable, Polina se balançait docilement sur son siège, le panier d'œufs entre les mains.

Mais cela arrangeait justement Antonina Antipovna. Le plomb de fatigue s'installait dans ses jambes, et cela ne faisait qu'accroitre l'irritation et la colère de la vieille femme. En effet, jusque là ce n'était pas une bonne journée pour Antonina Antipovna : les ventes au marché furent misérables, il fallût maintenant ramener presque toute la pomme de terre à Sokolovka, et depuis deux semaines déjà sa fille Irina ne lui avait donné aucune nouvelle. En prime, Antonina venait d'apprendre qu’Irina avait appelé cette prude de Varvara au lieu de sa propre mère. Antonina Antipovna méprisait son homologue citadine, qui avait élevé un mari aussi infantile et maladroit pour sa fille, la condamnant ainsi à des épreuves et des souffrances. Mais voilà ce qui était curieux : ce mépris, et le fait qu’elle puisse l’éprouver à son aise, lui apportait un véritable plaisir et comme une certaine sérénité. Un mariage heureux pour sa fille aurait blessé l'âme jalouse d'Antonina Antipovna, mais puisque Irina souffrait comme toutes les femmes de Sokolovka, cela apaisait la vieille femme. Elle avançait dans la vie avec la certitude ferme qu'elle faisait tout bien,  "comme il faut" , et que, de toute façon, il n'y existait aucun autre chemin. Sa persuasion grandissait aussi grâce aux séries télévisées et aux actualités qu’elle regardait tous les jours — Antonina Antipovna adorait grignoter des graines de tournesol devant l’écran et médire tout haut sur la stupidité des personnages, qu'il s’agisse d’événements réels ou des intrigues du palais d'un sultan turc.

— Babouchka... et le porcelet, ils l'ont tué, c'est ça ? — demanda soudainement Polina, d'une voix désespérée.

— Quel porcelet ? De quoi tu parles ?

— Celui que tu avais apporté à babouchka Varya, tu te souviens ?

— Je m'en souviens. Et alors ?

— Je pense que grand-père Komendant l'a tué. J'ai vu du sang sur les dauphins dans la salle de bain.

Antonina Antipovna poussa un lourd soupir.

— Quelle abrutie, elle n'a pas pu attendre que je récupère l’enfant. Quels dauphins encore, Polia ?

— Ceux sur le mur... Babouchka, ils l'ont tué ? — demanda la petite fille, d'une voix tremblante.

— Bah non-non, bien sûr que non. Il est... tombé malade et ils l'ont soigné. Enfin, ils ont essayé.

— Ah... Et moi aussi, ils vont me soigner comme ça ?

— Mais j'espère surtout pas, ma grande, qu'est-ce que tu racontes !

Antonina Antipovna murmura encore quelques expressions corsées à l'adresse de sa belle famille, cracha par terre et se remit à pédaler avec plus de force.

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